Roger-Maurice Bonnet nous a quittés
Crédit : Jean-Pierre Martin
Décès de Roger-Maurice Bonnet, le visionnaire qui a donné ses horizons au spatial européen
L’astrophysique et la communauté spatiale européenne sont en deuil. Roger-Maurice Bonnet, l’un des plus grands architectes de la science spatiale moderne, s’est éteint le 19 janvier 2026 à l’âge de 88 ans. Ancien directeur du programme scientifique de l’Agence spatiale européenne (ESA), il laisse derrière lui un héritage colossal, incarné par le programme « Horizon 2000 » qui, dès les années 1980, a propulsé l’Europe au premier plan de l’exploration automatique du système solaire et de l’observation de l’Univers.
L’architecte d’une Europe spatiale ambitieuse
C’est en 1983 que Roger-Maurice Bonnet prend les rênes du programme scientifique de l’ESA, à une époque où celui-ci traversait une crise profonde, marquée par des dépassements budgétaires et un manque de vision à long terme. Avec une audace et une détermination rares, il parvient à convaincre les États membres de la nécessité d’une stratégie sur 20 ans, dotée d’un financement stable et prévisible. Ce sera le programme Horizon 2000, une véritable révolution qui offrira à la communauté scientifique européenne la visibilité nécessaire pour développer des missions remarquables.
Sous sa direction, ce programme a donné naissance à une flotte de satellites et de sondes qui ont redéfini notre connaissance du cosmos. Parmi ces succès, on compte la sonde Giotto, qui a réalisé les premières images du noyau d’une comète (Halley), le satellite Hipparcos, qui a cartographié les étoiles avec une précision inégalée, les observatoires solaires SOHO et Cluster, le télescope à rayons X XMM-Newton et la mission Huygens, qui s’est posée sur Titan le principal satellite de Saturne. Horizon 2000 a également permis de jeter les bases de la mission emblématique Rosetta à destination de la comète Churyumov-Guérassimenko.
Une vie au service des étoiles
Né le 23 décembre 1937 à Dourdan, Roger-Maurice Bonnet a consacré sa vie à la science. Spécialiste de la physique solaire, il commence sa carrière au CNRS où il dirige le Laboratoire de physique stellaire et planétaire (LPSP) de 1969 à 1983. Même après son départ de l’ESA en 2001, il a continué à œuvrer pour la recherche spatiale, notamment en tant que directeur adjoint de la recherche scientifique au CNES, puis comme président du prestigieux Committee on Space Research (COSPAR) de 2002 à 2010.
Auteur de plus de 150 articles scientifiques et de plusieurs ouvrages de vulgarisation, il avait participé à de nombreuses opérations de communication à nos côtés, notamment à la Cité des Sciences et de l’Industrie. Roger-Maurice était membre de nombreuses académies et sociétés savantes, et récipiendaire de multiples distinctions, dont le prestigieux Prix Janssen (2005) et le Prix International d’Astronautique (2024).
Roger-Maurice Bonnet restera dans les mémoires comme un bâtisseur, un homme d’une extrême gentillesse et bienveillance, qui a su transformer une crise en une opportunité historique, offrant à l’Europe un accès sans précédent aux mystères du ciel.
Le président et toute la Société astronomique de France présentent à sa famille et à ses amis, leurs plus sincères condoléances.
Témoignages
Roger-Maurice Bonnet était un grand astrophysicien, il a eu la chance de participer à de nombreuses missions spatiales et notamment une dont il me parlait avec émotion dans la salle de presse de l’ESA lors du lancement : Planck. Il me disait la chance qu’il avait d’avoir pu participer depuis la toute origine jusqu’au lancement, ce qui est très rare pour un scientifique, car ce genre de mission dure 30 à 40 ans depuis la conception.
Nous perdons un grand homme et un collègue toujours sympathique et un conférencier fidèle de la SAF.
Mes condoléances à sa famille.
Jean-Pierre Martin
Président de la Commission Cosmologie
Roger-Maurice Bonnet au-delà de son engagement dans les nombreux programmes astrophysiques ou de recherches spatiales qu’il a dirigé, a toujours eu le soucis de partager avec le grand public l’importance de ces programmes et leurs résultats au travers de conférences, d’articles et de participations à des manifestations associatives. En particulier le public jeune était toujours au centre de ses préoccupations contribuant ainsi à la motivation des lycéens et étudiants à s’engager dans ces disciplines.
Il est admirable et constitue un exemple que nous poursuivrons à faire vivre et à citer dans les activités de la SAF !
Thierry Midavaine
Président de la Commission des Techniques en astronomie amateur
Je partage entièrement ce qu’ont écrit Jean-Pierre Martin et Thierry Midavaine. Roger-Maurice Bonnet était non seulement un grand scientifique mais aussi un excellent communicant et une personnalité chaleureuse.
À la fin des années 1970, alors qu’il dirigeait le Laboratoire de physique stellaire et planétaire, il accepta avec enthousiasme de rédiger le chapitre sur le Soleil d’une nouvelle encyclopédie d’astronomie que j’avais mise en chantier aux éditions Larousse, dans l’esprit de celle de Lucien Rudaux, achevée après sa mort par Gérard de Vaucouleurs et publiée en 1948. Je découvris un auteur comme en rêve tout éditeur, rendant dans les délais fixés un manuscrit limpide et de la longueur prévue, accompagné d’une série d’illustrations. Au cours des années 1980 et 1990, malgré ses responsabilités à l’Agence spatiale européenne (ESA), il sut encore prendre le temps d’actualiser sa contribution à chaque réédition de l’ouvrage.
Durant les dix-huit ans où Roger-Maurice Bonnet dirigea les programmes scientifiques de l’ESA, je ne manquai jamais d’assister aux conférences de presse dans lesquelles il intervenait, sachant que ce serait chaque fois l’occasion d’obtenir une riche moisson d’informations. Après son départ de l’ESA, il me fit encore l’amitié de venir présenter une brillante conférence au festival d’astronomie du Dévoluy que j’animais alors pendant l’été. Et les membres de la SAF ont eu la chance de bénéficier à plusieurs reprises de ses talents de conférencier.
Philippe de La Cotardière
Ancien président de la Société astronomique de France
Des liens privilégiés
La disparition de Roger-Maurice Bonnet, pionnier de la science spatiale en France et en Europe, m’attriste d’autant plus que j’avais tissé des liens privilégiés avec lui ces dernières années.
Je crois que j’avais fait sa connaissance en juillet 1994 sur le plateau de l’émission « La Nuit des étoiles » de France Télévision (Antenne 2 à l’époque), avec le marcheur lunaire Buzz Aldrin, l’astronaute Jean-Pierre Haigneré et l’astrophysicien Hubert Reeves. Nous étions tous coupés du monde, dans un cadre magnifique, et j’avais pu échanger longuement avec chacun avant le direct, avec beaucoup de décontraction.
Depuis, mon camarade historien Philippe Varnoteaux et moi avions souvent interrogé avec Roger-Maurice Bonnet au sujet de sa brillante carrière, toujours impressionnés par sa gentillesse et sa disponibilité. Nous l’avons régulièrement invité à des rendez-vous associatifs, puis nous avons organisé de joyeuses retrouvailles avec ses camarades étudiants.
L’astrophysicien avait accepté d’être le président d’honneur de la commission Astronautique et Techniques spatiales (CATS) que j’ai eu le plaisir d’animer au sein de la SAF de 2009 à 2013. J’ai conservé sa réponse enthousiaste, en date du 10 mai 2021 : « Vous m’avez convaincu et je vous remercie pour ce signe d’amitié et de reconnaissance. Je ne peux vous faire défaut : OK donc ! »
En 2024, il a également signé avec grand plaisir la préface de notre livre « A l’école de l’espace – L’Astronautique face aux épreuves », racontant que son parcours de « chercheur d’espace » avait successivement été marqué de déconvenues d’un côté et d’extraordinaires succès de l’autre – un texte intitulé « Ne jamais abandonner ». La même année, nous lui avions remis le Prix international d’astronautique de la Société astronomique de France.
L’an dernier, j’étais allé lui rendre visite à deux reprises dans la maison de retraite à Clermont Ferrand où il résidait désormais, le retrouvant toujours aussi souriant et bienveillant. J’avais alors découvert un autre de ses talents, qu’il partageait avec son ancien mentor Jacques Blamont : la peinture.
Dans quelques semaines, un livre intitulé « Horizons cosmiques » (clin d’œil au titre « Les horizons chimériques » du mémorable livre de Roger-Maurice Bonnet, paru chez Dunod en 1993) sera publié dans la collection Histoires d’espace des éditions Ginkgo. Il est signé de l’ancien journaliste Dominique Detain, qui a passé de longues heures à interroger Roger-Maurice Bonnet ces dernières années. L’ouvrage sera consacré à l’évolution de la science spatiale et au rôle de l’Europe, avec moult témoignages de l’ancien directeur des programmes scientifiques de l’ESA et un focus sur les programmes Horizon 2000 et Horizon 2000 Plus.
On n’a pas fini de raconter à quel point Roger-Maurice Bonnet a donné à l’ESA ses premières lettres de noblesse en matière de recherche scientifique, avec des missions qui ont impressionné la Nasa au plus haut point.
Pierre-François Mouriaux
Journaliste Espace à Air & Cosmos
Président de l’association Histoires d’espace
Ancien président de la CATS
Séance de travail pour finaliser la préface du livre « A l’école de l’espace », en mars 2024. Crédit : F. Castel / Histoires d’espace
Un chef d’équipe
Roger-Maurice Bonnet était un scientifique de grande qualité et quelqu’un de très chaleureux. Nous avons eu le plaisir d’échanger à plusieurs reprises avec lui jusqu’en 2024, et il n’était jamais avare de souvenirs – notamment au sujet de ses années à Hammaguir durant lesquelles il préparait sa thèse avec Jacques Emile Blamont et d’autres étudiants et jeunes chercheurs, qui sont également devenus par la suite de grandes figures de l’astronautique ou la recherche française en astronomie et en aéronomie : Charles Bigot, Marie-Lise Chanin, Pierre Léna, Jean-Marie Luton…
Je me souviens notamment qu’il m’avait confié en décembre 2012 : « Parmi les grands pionniers de l’astronautique mondiale, j’ai particulièrement été fasciné par deux personnages, Werhner von Braun en Allemagne et Sergueï Korolev en Urss. Ce que ces deux hommes ont fait, c’est resté dans l’histoire. Aller sur la Lune pour le premier, lancer le premier objet autour de la Terre pour le second, c’est vraiment quelque chose de fascinant, et surtout de la manière ils ont réalisé leur exploit. En revanche, je n’ai pas trouvé d’équivalent en France, capable de travailler en équipe. Les Français en sont généralement incapables, ils ne savent pas déléguer. C’est pourquoi on m’a souvent regardé de manière un peu bizarre car j’étais pour ainsi dire le seul Français qui savait déléguer à l’ESA. Or on ne peut pas s’engager dans le spatial tout seul. »
Ces échanges avec Roger-Maurice Bonnet resteront des souvenirs formidables. J’adresse un dernier salut à l’un de nos pionniers du spatial.
Philippe Varnoteaux
Enseignant et docteur en Histoire
Vice-président de l’association Histoires d’espace
Membre de l’Institut français d’histoire de l’espace (IFHE)
Entretien à l’Observatoire de Paris, en décembre 2012. Crédit : P.-F. Mouriaux / Histoires d’espace
Roger-Maurice Bonnet a cessé de penser ce 19 janvier 2026. Passé le choc de cette nouvelle, je me remémore avec émotion certaines de nos opérations spéciales réalisées ensemble à la Cité des Sciences et de l’Industrie, à Paris.
Deux d’entre elles figurent parmi les plus grands moments de l’histoire spatiale européenne : l’arrivée de la sonde Rosetta et de son lander Philae sur la comète Churyumov-Gerasimenko le 12 novembre 2014, et le posé en douceur de cette même sonde Rosetta sur cette même comète, le 30 septembre 2016, pour la fin de sa mission. Pour ces événements majeurs, Roger se trouvait au centre européen des opérations spatiales à Darmstadt (Allemagne), et nous honorait de sa présence et de son savoir, en duplex, devant le micro de notre ami et envoyé spécial : le journaliste scientifique Frédéric Castel. Je préparais et animais les séances avec mes complices Francis Rocard, Olivier de Goursac, Jean-Pierre Martin, Pierre-François Mouriaux et toute l’équipe de Bénédicte Leclercq du « Collège de la Cité ».
Ce furent des moments de grâce et de pur bonheur, partagés avec les milliers de visiteurs et un million d’internautes venus communier avec nous devant un panel de scientifiques exceptionnels, en présence du Président de la République de l’époque, François Hollande. Par amitié mais surtout par passion et par vocation, Roger s’était rendu disponible ; il était enthousiaste, positif, attentionné, patient, d’une extrême gentillesse et d’une grande bienveillance. Il savourait littéralement ces moments de succès éclatants, avec une grande fierté et une satisfaction légitime ô combien méritée. Il aimait manifestement son métier et aimait le partager. Ardent défenseur de la culture scientifique, promoteur d’une Europe spatiale ambitieuse et déterminée, il savait que ces moments déclenchent des vocations chez les jeunes gens et que des générations d’ingénieurs et de scientifiques allaient naître de ces grands programmes et de ces beaux moments.
Je me souviens de bien d’autres moments passés à l’interviewer et à l’écouter avec attention et délice comme ce fut le cas encore lors de la fin de la mission Cassini précipitée sur la planète Saturne ou lors de la célébration des 30 ans du Télescope Spatial Hubble, où il retraçait l’histoire de l’Europe spatiale jusqu’à Ariane 6.
Enfin, quel bonheur et quel honneur pour nous tous, à la Société Astronomique de France, de lui remettre le Prix Jules Janssen (en 2005) et le Prix International d’Astronautique (en 2024).
Roger était un grand Monsieur, doté d’une intelligence remarquable, un compagnon de route de notre Société et un ami. Il nous manquera infiniment et rejoint notre Panthéon spatial aux côtés d’Audouin Dollfus, d’André Brahic et d’Anny-Chantal Levasseur-Regourd…
Gilles Dawidowicz
Président de la Commission de Planétologie
Vice-président de la SAF
Roger-Maurice Bonnet a définitivement rejoint les étoiles et le Soleil, cet univers qu’il a profondément transformé grâce à des missions désormais historiques, comme Hipparcos ou SOHO, toutes nées sous son impulsion.
Grâce à son audace et à sa stratégie de visionnaire, il a réussi à hisser l’Europe au tout premier rang mondial de l’astronomie et de l’exploration spatiale. En 2005 Huygens se pose dans les brumes orange de Titan, plus lointain atterrissage d’un engin spatial, à 1,2 milliard de kilomètres de la Terre. Avec Rosetta en 2014, il a fait un pari technologique et scientifique majeur, qui a conduit l’Europe à réussir l’exploit d’atterrir sur une comète — un défi souvent comparé à celui de se poser sur une balle de revolver.
Malgré une rigueur et une discipline de fer, Roger-Maurice Bonnet était aussi un homme profondément humain. J’étais à ses côtés lors de l’échec d’Ariane 501, 36 secondes après le décollage, qui a conduit à la perte de quatre satellites scientifiques Cluster de l’ESA, destinés à étudier l’environnement magnétique de la Terre. Alors que tous les responsables présents étaient sidérés par l’échec du nouveau lanceur européen, il s’est immédiatement engagé à reconstruire les quatre Cluster et à les relancer :
« Nous ne pouvons pas abandonner les centaines de doctorants et d’étudiants qui ont consacré des années de recherche. Les Cluster revoleront, je m’y engage ! »
Pari tenu : quatre ans plus tard, cette mission pionnière pour comprendre la météorologie spatiale a effectivement revolé.
Mais il mettait aussi en garde : ces succès extraordinaires de l’Europe spatiale pourraient « avoir du mal à se reproduire à l’avenir sans investissements durables, sans renouvellement des équipes et sans volonté politique forte ». En mai 2019, à l’IAP à Paris, il a donné une conférence mémorable intitulée : « Comment battre la NASA ? »
Il nous faut aujourd’hui perpétuer cet esprit pionnier ! Le riche programme scientifique, décidé à la dernière ministérielle de l’ESA, a visiblement bénéficier de cet héritage.
Frédéric Castel
Journaliste scientifique



