Les Bijagos, 4 ans après !

Thomas Pesquet nous propose une nouvelle vue prise depuis l’ISS, en postant sur les réseaux sociaux ce cliché avec le commentaire suivant : “La Guinée-Bissau, que j’avais également vue pour la dernière fois il y a 4 ans. Le soleil s’invite même à la fête des couleurs, en ajoutant ses reflets d’argent en haut de la photo. La photo spatiale c’est une technique particulière : en fonction de l’heure du jour et de la position de la station, le soleil gêne ou aide à réussir ses effets, c’est selon. Après comme tous les photographes, quand on rate une photo on peut toujours dire que le flou était recherché pour l’effet artistique !!”.

L’image a été prise le 29 avril à 12h48, à l’aide d’un Nikon D5 muni d’un objectif de 70 mm ouvert à 7.1. Le Nord se situe vers 13 heures. La photographie couvre une zone d’environ 220 km de gauche à droite sur 145 km de bas en haut.

Nous sommes à la pointe occidentale de l’Afrique, comme le précise Thomas Pesquet, juste devant les côtes de la Guinée-Bissau. Pour être plus précis, nous sommes au-dessus du magnifique, de l’exceptionnel, de l’unique… archipel des Bijagos ! C’est sûrement l’une des merveilles de notre planète, et ce cliché en témoigne et parle de lui-même.

Notez tout de suite que Thomas Pesquet avait déjà photographié les Bijagos durant la mission Proxima. Le cliché avait été pris le matin et non en début d’après-midi, mais la lumière et les couleurs donnaient déjà à la photographie un aspect splendide, unique même ! Cette fois encore et malgré une orientation différente, les Bijagos se révèlent dans toute leur beauté ! Assurément ces deux clichés pris à 4 ans d’intervalle, font partie des plus belles images que notre astronaute national ait réalisé parmi des dizaines de milliers…
Nous avons sous les yeux l’archipel des Bijagos, le parc national marin João Vieira et Poilão, le parc naturel des Lagoas de Cufada et le parc national Dulombi-Boe. Cette région est splendide, sauvage, intacte ou presque. La vie sauvage est abondante, florissante même. C’est un paradis pour la biodiversité qui peut s’y exprimer sans trop de contraintes. Vous observez ici de grands espaces naturels relativement préservés mais très fragiles. Notez quelques incendies bien visibles si l’on zoome sur le cliché…

L’Archipel des Bijagos est constitué de quatre-vingt-huit îles et îlots, dont les plus importantes sont visibles au centre du cliché de Thomas Pesquet. L’archipel se situe en face de la capitale Bissau, bien visible dans le haut du cliché : c’est le triangle de couleur saumonée, en rive droite de l’immense embouchure du Rio Geba.
La Guinée-Bissau est un petit pays de 36 000 km² et de 2 millions d’âmes, indépendant du Portugal depuis 1974.
Toute la région est couverte de forêts, savanes arborées, mangroves, palétuviers, bolongs, tannes et marais maritimes et se trouve baignée par des fleuves magnifiques aux larges embouchures et aux nombreux affluents
Décrivons donc cette scène. Dans le haut du cliché au centre, c’est l’embouchure du Rio Mansoa qui apparaît argentée. C’est l’un des fleuves les plus importants du pays. Le Rio Mansoa prend sa source au Nord-Ouest du secteur de Bambadinca, dans la région de Bafatá, traversant toute la région d’Oio d’Est en Ouest, jusqu’à arriver à la frontière des régions de Cacheu et Biombo.

La topographie générale de la région offre une pente très douce vers l’océan, qui contraint donc les fleuves et leurs affluents à dépenser leur énergie latéralement et à leur faire façonner de beaux méandres, des petites mares et des bolongs, sortes de petits chenaux d’eaux salées. Les fleuves forment ici des bras de mer qui lors des marées hautes se retrouvent sous le niveau de la mer, ce qui permet à l’océan de s’y avancer. Les eaux salées et douces s’y entremêlent et ce phénomène génère une eau saumâtre bien visible depuis l’espace et qui contraste avec les eaux bleues côtières de l’océan. Outre les bolongs, c’est aussi le domaine des tannes, ces petites étendues claires de terre salée ou acides, le plus souvent nues ou partiellement recouvertes de plantes halophytes.

Quant à la mangrove, il s’agit d’un écosystème de marais maritime se développant dans des zones calmes et peu profondes, composé de végétaux spécifiques essentiellement ligneux. Elle recouvre environ 150 000 km² à la surface de la planète et prospère dans les estrans des régions côtières tropicales et les embouchures de certains fleuves. Ce milieu particulier génère et héberge des ressources forestières et halieutiques importantes, souvent très exploitées. Les mangroves, le plus souvent composées de palétuviers aux racines spectaculaires nommées racines-échasses, sont parmi les écosystèmes les plus productifs en biomasse de la planète. Très fragiles, ils sont souvent stressés et menacés par les activités humaines, les pollutions et même les catastrophes naturelles…

Au centre de l’image, c’est donc le splendide Archipel des Bijagos et son cortège d’îles dont on aperçoit facilement les plus grandes à seulement quelques kilomètres de la côte. Sur les quatre-vingt-huit îles et îlots que compte l’archipel, seules une dizaine sont habitées de façon permanente. Toutes sont baignées par les eaux mêlées des Rios Geba et Corubal, dont l’immense embouchure est elle aussi toute argentée. Ces îles sont sauvages et regorgent de trésors de biodiversité mais aussi d’une riche histoire des Hommes qui y vivent ici depuis longtemps. Le Rio Corubal est long d’environ 560 km, et s’écoule globalement vers l’Ouest. En Guinée, il baigne la ville de Gaoual, puis forme la frontière avec la Guinée-Bissau et quitte enfin définitivement le territoire de la Guinée pour se jeter dans le large estuaire du Rio Geba, à une cinquantaine de kilomètres en amont de la ville de Bissau.

En pleine mer, au Sud des Bijagos, c’est le parc marin national João Vieira et Poilão et ses petites îles, une zone protégée créée en 2000 et qui occupe 495 km². Ce parc comprend quatre îles ainsi que quelques petits îlots à peine visibles sur ce cliché et regorge de très nombreuses espèces animales et marines. Juste en face du parc marin, et en poursuivant sur le continent, on trouve l’incroyable et surprenant Rio Grande de Buba dont les nuances bleutées contrastent avec les couleurs argentées du Rio Geba. En rentrant dans les terres, le Rio Grande de Buba mène à la frontière Sud du Parc National de Lagoas de Cufada. Observez son incroyable modelé et ses nombreuses ramifications. Il s’agit en fait d’un bras de mer long de quelques dizaines de kilomètres dont les branches offrent une géomorphologie unique dans toute l’Afrique de l’Ouest…

Enfin, tout en bas à droite du cliché, c’est la Guinée.

Gilles Dawidowicz, président de la Commission de Planétologie

Crédits : ESA/NASA–T. Pesquet

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