Elephant Butte et Elephant Butte Reservoir

Thomas Pesquet nous propose à nouveau une très belle vue prise depuis l’ISS, en postant sur les réseaux sociaux ce cliché original avec le commentaire suivant : “Passage matinal au-dessus des États-Unis. Les couleurs sont plus vives et brillantes en milieu de journée, mais j’aime les teintes pastel et les ombres longues des premières heures du jour. Les goûts et les couleurs ça ne se discute pas :)”.

L’image a été prise le 11 mai 2021 à 12h42, à l’aide d’un Nikon D5 muni d’un objectif de 1150 mm ouvert à 10. Le Nord se situe vers 08 heures et l’image couvre une zone d’environ 18 km par 12 km.

Nous sommes dans le Sud du Nouveau-Mexique, aux Etats-Unis. Plus précisément au-dessus du village Elephant Butte et du lac artificiel du même nom : Elephant Butte Reservoir. C’est à quelques kilomètres seulement (et même à quelques pixels hors du champ) de la célèbre station thermale américaine “T or C” alias “Truth or Consequences”, une ville ainsi renommée suite à un jeu radiophonique dans les années 50…

Mais revenons au cliché de Thomas. C’est le Rio Grande (appelé Rio Bravo au Mexique) qui coule ici pour terminer sa course bien plus loin à l’aval et vers le Sud, dans le golfe du Mexique… Ce lac artificiel de barrage est globalement orienté Nord-Sud. On repère facilement tout à droite du cliché le barrage hydroélectrique et son déversoir, puis quelques pontons des marinas posés sur le lac. On y trouve aussi quelques bateaux de plaisance. Nous avons également en plein milieu du cliché une très belle paréidolie : je vois pour ma part au centre de l’image… une tête d’hippocampe, tandis qu’un peu plus à droite, les anciens voyaient tantôt une tête de serpent à sonnette, tantôt un cheval et même sur une butte du bord du lac… un éléphant couché, d’où le nom du village et du lac !

Mais que l’on ne s’y trompe pas : comme pour de nombreuses grandes retenues d’eau aux Etats-Unis, la sécheresse fait rage depuis plusieurs décennies et le niveau du lac est extrêmement bas ! En fait, la forme de ce lac et son contour ne devraient absolument pas présenter ce paysage. Notez les différences de couleurs des surfaces au sol tout le long du rivage : elles trahissent ce que devrait être le niveau de hautes eaux, actuellement bien plus bas de plusieurs mètres. Ainsi, le rivage actuel est bien trop loin de ce qu’il devrait être. C’est également le cas à Las Vegas par exemple avec le lac du barrage Hoover sur le Colorado… Pour être très précis, les couleurs claires sont des dépôts de gypse et d’autres minéraux qui se sont faits en quelques années sur les roches du rivage lors des hautes eaux. A la baisse de la hauteur d’eau, ces couleurs claires imprégnant un niveau topographique bien horizontal tout autour du lac apparaissent et laissent cet aspect jusqu’aux prochaines hautes eaux…

Mis en eau en 1915 peu après sa construction démarrée en 1911, les eaux de ce lac artificiel devaient permettre de produire de l’électricité grâce aux puissantes turbines du barrage et irriguer les champs de la région sur plus de 700 km². Au début du XXè siècle, la demande étant assez faible, tout était bien dimensionné. Puis, à partir des années 50, l’agriculture intensive s’est mise à nécessiter des quantités colossales d’eau douce pour l’irrigation. Cela cumulé à des sécheresses climatiques de plus en plus fréquentes et intenses, les eaux de ce lac n’ont jamais retrouvé leur niveau maximum, et rarement même leur niveau de 1915 !

Gilles Dawidowicz, président de la Commission de Planétologie

Crédits : ESA/NASA–T. Pesquet

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