Du cap de la Peur au cap Bojador

Thomas Pesquet nous offre une nouvelle vue singulière prise depuis l’ISS, en postant sur les réseaux sociaux ce cliché avec le commentaire suivant : “Un des rares ports avant l’immensité du désert, dans le Sahara occidental. Deux routes fendent l’intérieur des terres, une autre longe l’océan, et c’est tout ”.

L’image a été prise le 27 avril à 12h45, à l’aide d’un Nikon D5 muni d’un objectif de 800 mm ouvert à 13. Le Nord se situe vers 02 heures. Les contrastes sont saisissants entre le bleu intense de l’Atlantique, le rouge brique du Sahara et les quelques nuages blancs qui oblitèrent la scène !

Nous sommes au-dessus de la ville côtière de Boujdour, dans le tiers Nord du Sahara occidental, territoire revendiqué et administré par le Maroc. Cette ville se trouve non loin du mythique cap Boujdour. Aujourd’hui, Boujdour est une grande ville d’environ 50.000 habitants. A l’origine, c’était un petit port de pêche implanté non loin du phare du cap du même nom, et qui s’est rapidement transformé dans le dernier quart du 20è siècle.

Ici, d’audacieux et intrépides marins du 14è et 15è siècle, explorateurs ou pêcheurs espagnols, portugais, arabes, français et majorquins, écrivirent l’histoire de la Marine et les grandes heures de l’exploration des terres lointaines, bien avant Vasco de Gama. Parmi eux Jean de Béthencourt et Gil Eanes explorent ce que d’aucun considère comme la limite méridionale du monde, le début de “la mer des Ténèbres” peuplée de monstres, hérissée de hauts-fonds et de rochers dangereux, envahie de brumes épaisses, engluant littéralement les navires et les marins en quête d’aventures. Ici, “l’eau bouillonne et la peau devient noire” ! Le cap Bojador est ainsi surnommé “Cabo do Medo” ou “cap de la Peur”.

En fait, des bancs de sables et des hauts-fonds d’à peine 2 mètres s’étendent à plus de 11 milles nautiques au large, soit environ 20 km, ce qui combiné à des récifs, des courants marins un peu forts, des hautes vagues et quelques coups de vents imprévisibles, rendait la navigation très difficile et souvent sans retour. Les grosses embarcations ne passaient pas, les plus fragiles non plus. La réputation de la région était faite !

Il faudra attendre le normand Jean de Béthencourt (peut-être un cousin de Thomas Pesquet), et octobre 1405 pour qu’un européen franchisse le premier le cap à la faveur d’une tempête et débarque sur la côte. 29 ans plus tard, ce sera au tour du portugais Gil Eanes, simple écuyer au service du prince portugais Henri le Navigateur, d’emmener son expédition au cap Bojador. Il en rapportera quelques plantes dont le romarin ! Les portugais poursuivront dès lors une nouvelle route maritime vers le Sud dont le franchissement du cap de la Peur ne fut qu’une étape dans l’exploration des côtes africaines. Nous connaissons la suite…

Gilles Dawidowicz, président de la Commission de Planétologie

Crédits : ESA/NASA–T. Pesquet

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