Une profonde reconnaissance [8 juin 2021]

Geneviève Fioraso était ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche en mars 2014, lorsque Thomas Pesquet s’est vu affecté à sa première mission spatiale, qui allait débuter deux ans et demi plus tard. Elle lui adresse ici son amicale reconnaissance et tous ses vœux pour son second séjour à bord de la Station spatiale internationale.

Un bonjour amical et une profonde reconnaissance à Thomas Pesquet

Thomas Pesquet : un parcours d’exception qui s’inscrit dans une longue histoire
Aujourd’hui, Thomas Pesquet est le meilleur ambassadeur de l’expertise européenne dans le domaine spatial. Il sera aussi le premier astronaute français à assurer, d’ici quelques semaines, la mission si difficile de commandant de l’équipe de la Station spatiale internationale (ISS).
Le spatial, c’est d’abord une passion, un univers qui vous prend tout entier dès lors que l’on s’y plonge. C’est Hubert Curien, astrophysicien et ministre de la Recherche iconique, mais aussi cinquième président du Cnes et premier président du Conseil de l’ESA, qui m’a, le premier, sensibilisée à ce monde. Il ne m’était pas complètement inconnu et je l’avais entraperçu, enfant, par les lectures de Jules Verne et d’Hergé (pas de film spectaculaire à l’époque mais la fusée d’« Objectif Lune » ou le vaisseau spatial imaginé dans « De la Terre à la Lune » stimulaient l’imagination ; ensuite, les premiers pas sur La lune des astronautes de la mission Apollo en 1969 ont durablement marqué toute ma génération). Hubert Curien, c’est aussi le « père » d’Ariane, notre lanceur européen en pleine évolution aujourd’hui, dont nous pouvons être fiers des performances mondiales. Merci au passage à Anne Hidalgo qui a attribué en 2019 le nom d’Hubert Curien, en hommage mérité, à une place du cinquième arrondissement de Paris. Car la modestie légendaire de ce grand scientifique engagé dans la vie publique a parfois fait oublier son action décisive pour le spatial européen. Rappelons, entre autres, qu’il a organisé en 1982 le premier vol habité français, celui de Jean-Loup Chrétien.

Hubert Curien, Thomas Pesquet : des qualités en commun
Il peut paraître étrange d’évoquer d’abord Hubert Curien dans un message à Thomas Pesquet mais il y a deux raisons à cela. La première, c’est que les avancées spatiales, les vols habités dans le cas de l’ISS, s’inscrivent toujours dans une histoire longue. La seconde est plus personnelle et elle est liée à la personnalité de Thomas. Ma première rencontre avec lui a eu lieu en mars 2014, à l’occasion de l’annonce de sa sélection par l’Agence spatiale européenne comme l’un des six astronautes retenu pour la mission Proxima sur l’ISS programmée en 2016. A cette occasion, j’avais tenu à accueillir Thomas au Ministère de la Recherche, dans la salle « Hubert Curien », pour une conférence de presse, aux côtés du directeur général de l’ESA de l’époque, Jean-Jacques Dordain, et du président du Cnes d’alors, Jean-Yves le Gall. En faisant connaissance avec Thomas, en l’écoutant, j’ai immédiatement pensé à Hubert Curien : même modestie, même passion sous une réserve apparente, même engagement pour la communication scientifique et technologique auprès du grand public, particulièrement les jeunes, même abnégation et dévouement à l’intérêt général, mêmes valeurs d’humanisme et un charisme qui a convaincu immédiatement les medias présents en nombre. Sans compter les qualités humaines et relationnelles indispensables aux astronautes qui vivent en confinement dans un univers « abrasif », comme le qualifieraient les militaires, et ce, pendant une longue période. Cet équilibre profond et cette capacité à prendre du recul tout en étant attentif aux autres et en empathie avec eux font partie des qualités que j’ai perçues chez Thomas à chacune de nos rencontres, que ce soit à la Cité de l’Espace à Toulouse auprès de jeunes collégiens, à Paris dans des rencontres plus officielles, avec Sylvestre Maurice et les équipes de l’Institut de recherche en astrophysique et planétologie de l’Université Fédérale de Toulouse, à l’Europe. Ces qualités humaines, indispensables, ont été déterminantes dans le choix par l’ESA de Thomas comme commandant de la seconde partie de la mission Alpha en cours : une première pour un astronaute français, bravo et merci, cher Thomas.
Toutes ces qualités, basées sur des aptitudes naturelles, un travail intensif et beaucoup de sacrifices personnels, pourraient décourager : quand Thomas fait du judo, il est ceinture noire, de la musique, il excelle au saxo, des langues, il en maîtrise six et pas les plus faciles… C’est, au contraire, un formidable stimulant pour les jeunes. Je lui vois tout de même quelques défauts : il n’est pas une femme, alors qu’elles sont si peu présentes dans la science et l’industrie du spatial (merci chère Claudie Haigneré d’avoir sauvé l’honneur des astronautes femmes pour la France !) et je n’ai pas vu « Space Oddity » de David Bowie dans sa playlist. J’ai bien conscience de la faiblesse des failles décelées…

Une priorité : sensibiliser à la beauté mais aussi à la fragilité de notre planète bleue
L’âge et le parcours personnel de Thomas l’ont doté de qualités spécifiques : une expérience opérationnelle d’ancien pilote après une formation d’ingénieur à ISAE-SUPAERO Toulouse complétée à l’international dans le domaine spatial, une expérience confirmée de pilote de ligne et d’essai d’avions en devenir. Sa culture de « digital native » lui a par ailleurs permis de sensibiliser un large public à l’aventure du spatial et à ses enjeux via les réseaux sociaux et les partenariats avec différentes formes artistiques (cinéma avec « Proxima », documentaires à partir de ses propres images, BD dessinée par Marion Montaigne, recueil de photos, clips en collaboration avec des musiciens et chanteurs, vidéos en réalité virtuelle sur YouTube…). Avec, toujours, la même vision humaniste : des droits d’auteur reversés à des ONG, un intérêt prioritaire aux enjeux environnementaux avec le partage d’expérience sur la beauté de notre planète bleue mais aussi un focus sur sa fragilité, encore plus évidente vue de l’ISS. Tous les grands explorateurs contemporains d’ailleurs, que ce soit le glaciologue grenoblois Claude Lorius dans l’Antarctique, titulaire du prix « Blue Planet » ou, aujourd’hui, Thomas Pesquet dans l’espace et quelques autres, ont exprimé, en s’appuyant sur leur expérience, une préoccupation commune : l’urgence à préserver l’environnement mis à mal de notre planète et à économiser les ressources naturelles dont on perçoit bien tardivement les limites.
Les échanges avec Thomas contribuent aussi à mieux faire connaître les enjeux du spatial et les nombreuses applications auxquelles contribuent les expériences menées par les astronautes de l’ISS, que ce soit pour les innovations technologiques et les emplois ainsi générés par l’industrie et les services à l’industrie, les solutions nouvelles pour améliorer les communications, l’accès à internet pour tous les pays, mais aussi les progrès en matière de santé, d’identification, de compréhension et de prévention des risques environnementaux et des catastrophes naturelles, d’apport à l’agriculture raisonnée… Sans oublier la dimension scientifique, primordiale, puisqu’une centaine d’expériences vont être menées pour le compte de l’ESA, du CNES et de la NASA ainsi que la contribution à l’étude de toutes formes de vie : je pense par exemple à cet organisme étrange, unicellulaire, le blob, embarqué à bord de l’ISS pour étudier l’évolution de son comportement dans l’espace… et suggérer que d’autres formes de vie sont possibles dans l’univers ?
L’aventure menée et si bien communiquée par Thomas, initiée par ses prédécesseurs, nous permet de nous inscrire par procuration dans la question quasi-métaphysique si bien exprimée par le poète René Char : « Comment vivre sans inconnu devant soi ? ».

En conclusion, un grand merci à Thomas pour sa générosité, son sens du partage et du bien commun et sa contribution dans la période à nous déconfiner depuis un milieu pourtant très confiné mais entouré d’un espace infini et à découvrir encore et encore.
Et une demande personnelle pour en terminer : en plus des formidables images envoyées régulièrement, disposer d’images du ciel vu depuis l’ISS (l’autre côté du miroir), en attendant avec impatience les images exceptionnelles des sorties extra-véhiculaires…
Avec mon amicale reconnaissance et tous mes vœux pour la suite de cette formidable mission… avec la perspective d’un retour européen sur la Lune et, pourquoi pas, avec d’autres, plus loin encore dans les décennies à venir.

Geneviève Fioraso

Crédit photos : ESA