Moteur ! Une équipe de cinéma à bord de l’ISS

La Russie est à nouveau entrée dans l’histoire de l’astronautique, mais aussi du cinéma, en envoyant une équipe russe chargée de réaliser le premier film de fiction dans l’espace, provisoirement intitulé Vyzov (Le défi ou L’appel, en russe) : le réalisateur, scénariste, acteur et producteur Klim Chipenko, l’actrice et chanteuse Ioulia Peressild et le cosmonaute Anton Chkaplerov.

Klim Chipenko, âgé de 38 ans, est l’auteur d’une douzaine de longs-métrages, dont Saliout 7, tourné en 2017 et consacré au sauvetage de la station éponyme.

Ioulia Peressild, 37 ans et maman de deux petites filles, est très populaire en Russie, connue pour ses films à saveur patriotique comme La bataille de Sébastopol, en 2015. Elle a été retenue en mai dernier parmi vingt candidates finalistes, puis a suivi un entraînement accéléré de quatre mois, qui comprenait notamment des vols paraboliques et des sauts en parachute. Mais aucune once d’inquiétude chez la jeune femme qui, à l’arrivée sur le cosmodrome de Baïkonour, au Kazakhstan, déclarait : « De toute façon, il est trop tard pour avoir peur. Malgré toutes les difficultés, c’est incroyablement fascinant, et rien que l’idée de partir est fantastique ».

Anton Chkaplerov, leur accompagnateur, est un cosmonaute chevronné de 49 ans qui compte, à l’occasion de quatre séjours à bord de l’ISS entre novembre 2011 et juin 2018, a déjà accumulé plus de 533 jours dans l’espace.

Le trio a été lancé le 5 octobre à 8h55 UTC (10h55 heure de Paris) à bord du Soyouz MS 19, et a rejoint la Station spatiale internationale en 3 heures et 27 minutes (trois orbites). Le vaisseau a dû être amarré en mode manuel sur le module russe Rassvet, avant les retrouvailles avec les sept membres de l’Expedition 65, commandée depuis la veille par l’astronaute français Thomas Pesquet.

Douze jours de tournage

Klim Chipenko et Ioulia Peressild doivent séjourner douze jours sur l’ISS, et leur retour sur Terre s’effectuera à l’aide du Soyouz MS 18, en compagnie du cosmonaute russe Oleg Novitski.

Son compatriote Piotr Doubrov restera à bord avec Anton Chkaplerov et l’astronaute américain Mark Vande Heide – a priori jusqu’au 28 mars 2022, soit près de 353 jours : un nouveau record de durée à bord de l’ISS.

Les trois cosmonautes russes seront mis à contribution durant le tournage du film, qui semble raconter l’histoire d’une médecin ordinaire envoyée d’urgence sauver la vie d’un passager trop malade pour revenir sur Terre.

Klim Chipenko, qui sera seul à gérer les prises de vue, le son et la lumière dans le segment russe de l’ISS, relativement exigu, s’attend à devoir relever plusieurs défis techniques : « On verra ce qu’il est possible de tourner dans ces conditions, a-t-il annoncé. Certaines choses vont réussir, d’autres pas… ».

Quand au commandant de bord, il plaisante : « Le scénario change tout le temps, et je dois constamment réapprendre mes répliques : c’est vraiment dur ». Mais, pour le cosmonaute professionnel, ce vol préparé en seulement quatre mois constitue une expérience en soi, qui pourrait même être à l’avenir poussée à l’extrême : « Peut-être pourrons-nous raccourcir davantage la formation d’un spécialiste pour l’envoyer dans l’espace », estime-t-il.

Un projet controversé

Le film est coproduit par la première chaîne de télévision russe Pervyi Kanal, la société de production Yellow, Black and White, et Dmitri Rogozine, le directeur général de l’entreprise d’Etat Roscosmos. L’objectif est faire renaître chez les Russes « l’amour et la passion » pour la conquête spatiale, ainsi que la promotion du tourisme spatial. La rapide mise en route du projet russe a en tous cas permis de prendre de vitesse celui de Tom Cruise, annoncé en mai 2020 mais visiblement suspendu à l’heure actuelle.

Sergueï Krikalev, l’un des cosmonautes les plus expérimentés, s’est montré fort critique cet été au sujet de ce projet de film, considérant que l’argent dépensé aurait été mieux investi dans la recherche et l’innovation spatiales – un avis qui lui a valu d’être limogé quelques jours de son poste de directeur exécutif des vols spatiaux pilotés chez Roscosmos.

Pierre-François Mouriaux

Crédit photos : Roscosmos