Il est trop bon !

[12 mai 2021]

Christine Chapel, journaliste à TF1 et LCI, suit les aventures de Thomas Pesquet depuis son premier entraînement en 2009 à la Cité des étoiles, près de Moscou. À l’occasion de la mission Alpha, elle se rappelle un certain nombre de leurs rencontres à travers le globe.

En 2009, l’agence spatiale européenne contacte TF1. Ils viennent de choisir la nouvelle promotion d’astronautes et nous proposent de venir à Moscou, à la Cité des étoiles pour suivre leur entrainement. Parmi eux, un jeune français de 31 ans, un certain Thomas Pesquet.
On me propose de faire ce reportage. J’accepte avec plaisir car, pour la passionnée d’histoire spatiale que je suis, la Cité des étoiles est un endroit mythique :  c’est là que se sont entrainés Youri Gagarine, Alexeï Leonov, Valentina Terechkova… Bref, tous les pionniers des débuts du spatial soviétique. Un lieu dont l’existence et l’emplacement étaient dans les années soixante classés Secret Défense.
Thomas Pesquet, je ne sais pas qui c’est, et pour tout dire, ce n’est pas lui qui m’intéresse le plus… Je ne sais pas encore que cette rencontre va changer ma vie et me faire réaliser tous mes rêves de gosse.

Première interview
Arrivée à la cité des étoiles, on me présente Thomas Pesquet. Souriant sympathique drôle, le courant passe bien. Je remarque également sa capacité à vulgariser, à utiliser des mots simples. Je travaille pour un média généraliste qui s’adresse à tout le monde, aux passionnés de spatial comme à ceux qui ne s’y intéressent pas et n’y connaissent rien. Un garçon comme ça, capable d’être compris par tous, c’est précieux.
Nous installons la caméra pour l’interview, et je dis « ça tourne ». En général, ces deux mots figent la personne interviewée. Même les professionnels des médias ou les politiques habitués aux plateaux télé, ont tous tendance à se raidir, et à vouloir utiliser des mots savants. Et là, Thomas reste exactement pareil ! Détendu, souriant, il se prête à l’exercice avec une spontanéité et un naturel que j’ai rarement rencontré en trente ans de reportages. Et une petite voix dans ma tête me dit : « Il ne faut pas le lâcher, celui-là ! Il est trop bon ! ».

Au Ministère de la Recherche
Nous restons donc en contact et, lorsqu’en 2014 Geneviève Fioraso, alors Ministre de la Recherche, annonce la date de son départ vers la Station spatiale internationale, je suis là. Thomas me reconnait et me salue de loin. Après la conférence, on tombe dans les bras l’un de l’autre et on se congratule. La ministre, qui ne le connaissait pas, vient me voir, impressionnée. « Vous le connaissez ? Qu’est-ce qu’il est bien ! Il faut absolument que je l’emmène dans les écoles pour qu’il parle aux enfants ! ». Et c’est là que je dis à Thomas : « Maintenant, je te suis partout, je ne te lâche plus ! ». Il me répond juste avec un sourire, « Welcome on board! » et c’est parti !

Tour du monde
Thomas m’a fait faire le tour du monde et aller dans des endroits qui me faisaient rêver depuis l’enfance : Moscou à nouveau à la Cité des étoiles ; Cologne en Allemagne, là où il vit près du centre d’entrainement des astronautes de l’Agence spatiale européenne (ESA) ; Houston au centre d’entrainement de la Nasa, où je vois la plus grande piscine du monde, avec les tous les modules de l’ISS au fond pour tester les sorties extravéhiculaires ; Tokyo, au centre spatial de Tsukuba, pour connaitre le module japonais de la station. J’ai même la chance de faire son dernier vol en tant que pilote d’Air France. La compagnie lui a permis de faire quelques vols par an, pour avoir son quota d’heures de vol et ainsi garder son statut de pilote. C’est un Paris-Zurich que je vis dans le cockpit, un autre rêve de gosse qui se réalise.

Un couple uni
Au cours de ces tournages, Thomas et moi devenons amis. Il me parle de son enfance, quand son père lui construisait un vaisseau spatial dans de vieux cartons, dont il ne voulait jamais sortir, même pour aller diner. De sa compagne, Anne Mottet, qui travaille à Rome à la FAO, la branche agriculture de l’ONU, et s’occupe des programmes d’élevage pour les pays pauvres. « Moi, je fais rêver les enfants, elle, elle sauve la planète », me dit-il, admiratif. Lorsque je la rencontre, je suis séduite par cette jeune femme intelligente et passionnée comme lui. Entre elle à Rome et lui à Cologne, Moscou et Houston, ils n’ont pas une vie de couple banale. « La routine du couple, on ne connait pas ! », me disent-ils en riant. Pourtant, on les sent unis, complices et indissociables. Plus qu’un couple, c’est une équipe, où chacun aide l’autre à accomplir ses rêves.

Proxima
16 novembre 2016. Je suis à Baïkonour, au Kazakhstan, au pied du lanceur Soyouz et je claque des dents. De froid certes, car il fait -17° C au thermomètre et je ne parle pas du ressenti… Mais aussi de peur. J’ai vu bien des fusées décoller dans ma carrière, mais c’est la première fois que j’en vois une partir avec un copain dedans ! Mon équipe de tournage est au pied du Soyouz lorsque Thomas monte à bord. Il a les yeux écarquillés d’un enfant le matin de Noël devant les cadeaux au pied du sapin. On sent qu’il a du mal à réaliser que ça y est ! Enfin ! Il va partir dans l’espace ! Durant les dernières secondes du décompte, je passe en revue tous les problèmes qui peuvent survenir. Bon d’accord, les Soyouz sont des lanceurs fiables, qui n’ont pas eu d’accident depuis des années, tout est sécurisé, tout va bien se passer… Et pourtant, j’ai la trouille au ventre. Lorsque le ciel s’embrase (les décollages de nuits sont les plus beaux !), je sens le sol trembler sous mes pieds. La fusée s’élève lentement. Je pleure de joie et je repense à cette scène du film « Apollo 13 », lorsque Ken Mattingly regarde partir la Saturn 5 avec ses copains à bord, et serre les dents en marmonnant « Allez, vas-y ! Plus vite ! Plus haut ! ». Je devais ressembler à Mattingly cette nuit-là !

Pendant son séjour dans l’espace, je vois chaque jour la « Pesquetmania » grandir. Premier Français à partir à l’ère des réseaux sociaux, ses photos sur Facebook et Twitter déchainent les passions ; ses dialogues avec les écoles, via les radioamateurs, créent une véritable génération Pesquet. Combien de fois ai-je assisté à des diners en ville où je parlais de Thomas. Les adultes m’écoutaient poliment, sans réel intérêt… Ils me téléphonaient le lendemain, surexcités : « J’ai parlé de notre conversation à mes enfants ce matin, ils étaient comme des fous ! Ils sont fans ! Tu pourrais nous avoir un autographe ? ».

Dans la Cupola
Moment d’émotion le plus intense : j’avais confié à Thomas avant son départ, une photo de mon père, Jean Pierre Chapel, décédé en 2010. Il avait été le journaliste qui avait présenté à la télévision française la nuit du premier pas sur la Lune, le 21 juillet 1969. C’est Thomas lui-même qui m’avait proposé d’emmener cette photo dans l’espace. Deux mois après son décollage, je suis au restaurant, en train de manger avec mon équipe après un tournage au siège d’ArianeGroup. Un bip me signale l’arrivée d’un e-mail. Je l’ouvre machinalement et là, je reste bouche bée : la photo de mon père flotte dans la Cupola de l’ISS, avec la Terre et le vaisseau Soyouz derrière. J’éclate en sanglots. Mon père avait tellement rêvé d’aller dans l’espace. Mon équipe, gênée en me voyant en larmes, me demande si j’ai reçu une mauvaise nouvelle et si j’ai besoin d’aide. Je leur montre la photo. Ils ont à leur tour les larmes aux yeux. Merci Thomas ! C’est le plus beau cadeau de ma vie !

A star is born
Je suis à Cologne en juin 2017 lors de son retour sur Terre. Je retrouve un Thomas pâlichon, affaibli, mais inchangé au niveau du moral, avec juste un peu plus d’étoiles dans les yeux qu’avant. Je lui dis : « Tu es devenu une star maintenant ». Il me répond : « C’est de ta faute, t’avais qu’à pas me filmer tout le temps ! ». Je lui demande ce que ce nouveau statut a changé dans sa vie, il me répond juste : « … ben maintenant, quand je suis en voiture et qu’un crétin me fait une queue de poisson, j’évite de luis faire un doigt d’honneur, sinon je sais que je vais me retrouver sur YouTube… ».
Depuis, nous avons un peu moins de moments d’intimité car Thomas a désormais un emploi du temps de ministre et, dès qu’il met un pied dehors, il est assailli de demandes d’autographes et de selfies. Je me souviens d’un déjeuner dans une pizzeria parisienne, où il n’arrivait pas à manger car tout le restaurant, clients, employés et patron, voulaient faire des photos avec lui. Le patron lui a même refait une autre pizza car la première avait totalement refroidi. Mais il répond toujours avec gentillesse aux sollicitations. « Après tout, c’est le contribuable français qui a payé mon voyage vers l’espace. La moindre des choses, c’est qu’il en profite un peu aussi ». Humilité, ouverture aux autres, ce sont là aussi les qualités essentielles d’un astronaute.

En vol parabolique
Encore un rêve de gosse : en 2018, j’ai eu la chance de participer avec Thomas à un vol zéro g. A Bordeaux, avec la société Novespace de l’astronaute Jean-Francois Clervoy, Thomas s’entrainait au pilotage de cet Airbus sur les vols paraboliques qui recréent l’apesanteur. Une expérience incroyable ! J’ai volé ! Flotté en apesanteur comme si j’étais dans l’espace. A nouveau, merci Thomas de m’avoir permis de vivre ce moment merveilleux.

A l’heure de la Covid-19
L’année qui vient de s’écouler a été dure pour lui comme pour tout le monde à cause de l’épidémie et du confinement. Pour un astronaute sur le départ, c’est encore pire car il doit absolument rester en bonne santé. Entrainements en visioconférence, test PCR tous les matins et parfois le soir aussi…, et surtout aucune sortie possible. Pas de barbecues ou de matchs de basket avec les copains le weekend pour décompresser, pas de visite à la famille. Thomas n’a quasiment pas quitté Houston et, lorsque Anne venait le voir, elle devait subir sept jours de quarantaine et une batterie de tests médicaux avant de pouvoir l’approcher. « Un an d’isolement pour préparer six mois d’enfermement, c’est pas ce qu’on fait de mieux… », m’a-t-il dit quelques semaines avant le lancement. Je l’ai alors senti fatigué et un peu déprimé, mais toujours aussi combatif.

Retour dans l’ISS
Toujours à cause de l’épidémie, je n’ai pas pu aller à Cap Kennedy pour le voir partir. J’étais en direct ce vendredi 23 avril sur le plateau de LCI pour commenter ce départ. Je croisais les doigts sous la table au moment du décompte. Il avait dit un jour : « Christine, c’est mon porte bonheur. Je sais que quand elle est là, tout va bien se passer »… Là, je n’étais pas là et je priais intérieurement pour qu’il ait tort, pour que tout se passe bien même quand je ne suis pas là. C’est ce qui s’est passé. Ouf ! Tant pis pour mon statut de porte bonheur officiel, l’important, c’est qu’il décolle !
Le lendemain, je commente en direct sur le plateau de TF1 son entrée dans l’ISS. Avec de longues minutes de retard (les angoisses du direct ! Il faut meubler !), il franchit enfin le sas et son sourire éclatant me rassure. Tout va bien. Thomas est de retour chez lui dans l’espace.
Bon vol mon ami et à bientôt sur la planète Terre.

Christine Chapel

Images : Christine Chapel