Avez-vous jamais vu le Surfeur d’argent par une nuit de grande marée ?

Pendant que Thomas Pesquet filait autour de la Terre à la vitesse de 28 000 km/h, Jean-Philippe Uzan, spécialiste de gravitation et de cosmologie relativiste, participait le 18 juin à l’opération « Montreurs d’étoiles » avec la Société Astronomique de France.

Cher Thomas Pesquet,

Nous étions bien là ce soir. Comme souvent avec mon ami Sylvain, nous flânions sur les bords de Seine à Paris avec un petit télescope.
Mais ce soir, les choses étaient plutôt inhabituelles. Car il y avait avec nous Leanna et Priscilla, Danou, Drami et Sidyomar, Bali et Jonathan, et aussi Ali et Andrea. Ils n’avaient jamais observé la Lune. Mais ils étaient là avec quatre télescopes, pour la première fois. Ils avaient 15, 26, 17, 20 ans. Cela ne faisait pas si longtemps qu’ils étaient chez nous en France. Ils venaient du Mali et du Niger, du Sri Lanka, du Maroc et de l’Algérie, de l’Ile Maurice, et de Colombie. Je suis sûr que vous avez déjà survolé ces pays plus d’une fois. Je me demande souvent si 400 kilomètres effacent la folie des hommes pour ne laisser que ces vues idylliques de notre monde, vert, bleu ou jaune, ou si les larmes et les rires atteignent la thermosphère. Tout a toujours l’air si calme et paisible, si lisse et figé, vu de chez vous.
Baptême de la Lune, baptême de la rue. Premier regard. Probablement comme votre premier regard depuis l’espace. Se souvenir des premières fois. Ils orbitaient à 8 000 km de la Lune. Ils ont été aspirés par les cratères et les montagnes. En silence. Puis Lucien et Endymion sont apparus. Nous avons aussi entendu Cosmiel et Duracotus rire et festoyer. Puis Marc Spector et enfin l’ombre de la galoche de Neil. Nous avons évoqué votre présence évanescente dans un petit point qui file entre les constellations. Mais pas de Paris pour vous ce soir. Pas d’ISS pour nous. Dommage !

Les voyages nous changent, vous le savez mieux que nous. Ce voyage immobile dans un télescope les avait transformés ; c’est un des effets de la lumière sélène quand elle est bien concentrée. On abandonne la timidité, on fait un pas vers l’autre, celui qui passe et que l’on ne connait pas, celui qui pourrait nous juger. On l’invite à plonger l’œil dans la mer de la Tranquillité. On attend patiemment qu’il en ressorte, souvent muet avec un sourire que même un masque chirurgical ne peut dissimuler. On échange des regards. Premier mot. Puis une question et l’on parle, on s’ouvre. Cela ne s’arrête plus, tant nous étions sevrés de ces échanges, tant nous avions oublié le don gratuit, tant le ciel et la Lune avaient disparu de nos vies cloîtrées. Pas pour vous bien sûr ! La Lune et les étoiles, et même la Terre, dans votre ciel chaque jour. Votre voyage est unique, impossible à vraiment partager avec nous, les humains. J’imagine que comme Ulysse, vous ne pouvez pas raconter l’essentiel. De belles photos, des anecdotes oui. Cela doit bien plaire dans les dîners. Mais l’essentiel, probablement pas. On reste seul avec cette expérience et on doit inévitablement prendre une rame, la poser sur son épaule et repartir. J’ai tant voulu aller dans l’espace quand j’étais petit. Mais avec le temps, je trouve que c’est plutôt bon de rester sur Terre avec nous tous, englué dans le bruit et la fureur de notre monde.

Tiens, je me demande. Avez-vous jamais vu Norrin Radd par une nuit de grande marée ? On était assez amis à l’époque. Pas de marée pour nous ! Juste la Seine un peu grosse. Pour vous non plus. Mais on vient d’avoir les premières cerises de Bretagne. Au moins on a encore les saisons pour nous rappeler que tout cela tourne, heureusement un petit peu de travers, juste de 23°26’14’’ comme il se doit. Sinon bye bye les fraises qui marquent la fin du printemps. Pour vous ça tourne à un tempo bien rythmé, mais sans saison j’imagine. Cela doit être triste de ne pas avoir de saisons et de ne pas sentir le printemps s’éteindre doucement puis l’odeur des pluies d’été. Tout semble si immuable vu depuis chez vous, comme un décor figé une fois les acteurs partis, vidé de ses mots et de sa respiration. Ici on sent le temps passer en petites boucles. Il faut s’habituer, mais ce n’est pas désagréable. Parfois un peu bruyant et chaotique mais on a encore la nuit heureusement.

Pour ne rien vous cacher, nous serons de nouveau là du 16 au 18 juillet pour partager la Lune et notre ciel avec les passants. Cela ne sera plus la première fois pour eux. Cela n’aura plus la même saveur. Si vous pouviez tout de même infléchir un peu votre géodésique pour nous faire un clin d’œil dans le ciel, une sorte d’étoile filante artificielle qui dure. On pourrait vous saluer et faire plein de vœux.
Si je pouvais faire ce vœu, je crois que je vous demanderais de m’accompagner à l’hôpital Necker ou Trousseau avec mes amis des P’tits Cueilleurs d’étoiles. A votre retour, pour faire résonner ce lien invisible depuis l’espace, avec des enfants qui font des voyages plus longs et périlleux que celui ISS autour de la Terre. Je suis persuadé que vous nous feriez rêver. Vous nous parleriez de la Terre, et nous de la Lune, et on finirait par penser à nous, les humains, aux voyages que l’on a faits, que l’on fera ou pas, et on mangerait des fraises.

Très amicalement,

Jean-Philippe Uzan
CNRS/Institut d’astrophysique de Paris – Les P’tits Cueilleurs d’étoiles – Société Astronomique de France


Crédit photo : Laurence Honnorat